
Impossible de naviguer sur booktok, l’univers littéraire de Tik Tok, sans tomber sur « Fourth Wing » ou « Haunting Adeline ». Ils ont tous en commun des antihéros séduisants. Ces book boyfriends sont au centre d’un tsunami de passion de lectrices adolescentes ou jeunes adultes. Elles les adorent, les admirent et en font leur idéal romantique. Toutefois, le danger réside dans le contexte où ces hommes sont présentés : sont-ils réellement les amoureux formidables qu’elles décrivent ?
Or Meurtriers, rebelles, violeurs, ces hommes sont aussi protecteurs et dévoués à leur héroïne féminine. Amour sur fond de violence : leur quête de rédemption suffit à plusieurs lectrices pour leur pardonner leurs crimes.
Un phénomène virtuel
L’expression book boyfriend réfère au prince charmant moderne, le petit ami fictif de nombreuses adolescentes. En fait, les médias sociaux, comme Tik Tok ou Pinterest, sont la scène principale de ce phénomène. Les hashtags#booktok ou #darkromance recueillent des témoignages de lecteurs et lectrices partageant leurs livres et personnages préférés. Chaque book boyfriend populaire a son propre hashtag, rassemblant des milliers de citations, illustrations, montages ou vidéos les mettant en scène. Les lecteurs consomme de l’intelligence artificielle pour donner vie aux descriptions des auteurs. Elle aident à créer du visuels pour les personnages.
Le psychologue Dr Jean-Luc Williams définir un petit ami fictif comme un exemple de relation parasociale, soit une « relation unidirectionnelle avec [un] héros », dans sa thèse. Dr Williams recommande aux adolescentes « d’apprendre à naviguer leur environnement […] en apprenant les valeurs de leur culture […] et même en étudiant leur héros », une des raisons d’être de ce type d’intimité virtuelle soulevée.
« [Johnny] est réaliste. Il n’a pas de pouvoirs, il n’est pas immortel, il est juste un homme normal qui pourrait techniquement exister (même si aucun vrai petit ami ne pourrait lui arriver à la cheville) » – Léa, 18 ans, nous explique comment Johnny Kavanagh de « Binding 13 » représente son idéal romantique lorsque contactée par messagerie sur Tik Tok.

La saga «50 nuances…» de E. L. James, exemple de dark romance en littérature
Un phénomène virtuel
Par ailleurs, des influenceurs comme Andrew Tate, popularisent le «masculinisme». Ce mouvement social prône des rôles traditionnels : l’homme assure la sécurité financière et physique de la famille et la femme prend soin de la maison, des enfants et de son mari.
De nombreux book boyfriends symbolisent ce modèle. Pour Marie-Pier Luneau, sociologue de littérature, «l’homme est le pourvoyeur, le protecteur » comme dans les romans sentimentaux lors de notre entrevue. L’héroïne est « toujours à deux doigts de se faire violer », la culture du viol étant « inhérente à ce genre » selon Marie-Pier Luneau, professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke. Les femmes ont besoin d’être protégées.
La new romance, c’est « un Harlequin remis au goût du jour […] dans de nouveaux décors avec des personnages [au] discours féministe, mais dont les actions sont guidées par le masculinisme » selon elle. Les femmes ont l’air en contrôle de leur destin, mais le schéma narratif de conte de fées y est toujours comme le fait remarquer Claire David, chercheure en littérature à l’Université de Tours. Le patriarcat règne entre les lignes.
Anna*, 16 ans, s’exprime sur son book boyfriend: le personnage Zade Meadows, de « Haunting Adeline ». Elle articule sa passion d’Adeline et la manière dont il la protège : « Il l’a sauvée. Il n’a pas arrêté jusqu’à ce qu’elle soit sauvée. » Elle nous explique que « c’est comme ça que […] l’amour devrait être ». L’amour est une ultime dévotion, « Ride or die » qu’elle nous dit.

Photo de Andrew Tate menoté
Les antihéros comme amants
Être un meurtrier ou un violeur dans un livre de romance n’est pas aussi alarmant qu’on l’imaginerait. Leur charme et leur complexité séduisent plus d’une lectrice.
« Plusieurs affirment que [Zade Meadows] est un violeur, pour des raisons valables, mais je pense que ça dépend de l’interprétation. Je ne crois pas qu’il le soit personnellement. » – Anna*, 16 ans, à propos du portrait problématique de son book boyfriend préféré.
La quatrième de couverture décrit sa nature contrôlante : « Je ne la laisserais jamais partir, même si elle me prie de le faire. » Dans la dark romance, Claire David voit un « schéma narratif brouillé, où [l’intérêt romantique] est à la fois un adjuvant et un opposant à la narratrice ». « Pour qu’il y ait une histoire, il doit y avoir un conflit », ajoute-t-elle. Voilà l’intérêt des personnages « morally grey » comme dans la série originelle de ce genre « Cinquante Nuances de Grey » référant à Christian Grey et sa personnalité nuancée.
Ces portraits toxiques ne sont pas nécessairement problématiques selon Claire David. « C’est […] aux adultes, aux artistes, aux écrivains, aux chercheurs, aux enseignants de montrer qu’il y a d’autres représentations possibles ». Marie-Pier Luneau rappelle qu’il faut faire confiance aux lectrices pour exercer leur esprit critique sur leurs idéaux romantiques.





