À l’hôpital Notre-Dame, comme ailleurs au Québec, les femmes patientent parfois un an avant d’obtenir une chirurgie. Ce délai inacceptable, selon la Dre Clémentine Mottaz, illustre un mal profond qui gangrène le réseau de la santé : la pénurie de personnel, qui touche de plein fouet les soins destinés aux femmes. Accès aux suivis gynécologiques, accouchements, santé mentale, ménopause : dans un système de santé en crise, ces soins sont trop souvent relégués au second plan, dénoncent plusieurs professionnelles.
Et derrière les statistiques, ce sont des suivis médicaux retardés, des douleurs banalisées et des parcours de soins alourdis qui émergent à travers le réseau.
Un système au bord de la rupture
En 2024, plus de la moitié des Québécois (54 %) n’ont pas pu consulter un médecin en raison de la pénurie de personnel, selon un sondage commandé par le Collège des médecins du Québec. En 2022-2023, plus de 80 000 postes étaient vacants dans le secteur de la santé, dont 28 000 chez les infirmières autorisées et psychiatriques, d’après l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS). Les femmes, qui représentent 82 % du personnel infirmier, sont en première ligne face à cette surcharge. De plus, 65 % d’entre elles déclarent avoir besoin de soutien psychologique, mais l’accès à ces services reste limité, exacerbant leur précarité. Cette tension se répercute sur toute la chaîne de soins, en particulier pour les femmes.
Les retards s’accumulent, comme le constate Bénédicte Vergé-Brian, infirmière en santé communautaire : « Les travailleuses du sexe, par exemple, n’ont pas assez d’offres de services pour leurs suivis planifiables. […] Dans ma pratique, il n’y a pas assez d’infirmières formées en dépistage des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) et possédant une connaissance approfondie de la santé des femmes. » En plus du roulement de personnel, elle pointe un manque de formation spécifique à la santé des femmes et l’absence de reconnaissance de certains milieux par le ministère, ce qui limite l’obtention des primes et l’accès aux ressources.
Des soins essentiels sacrifiés
Face à l’épuisement des équipes, il faut prioriser : l’essentiel est préservé, mais l’aspect psychosocial est souvent sacrifié. « On doit aller à l’essentiel, et on laisse tomber l’aspect psychosocial par manque de temps », déplore l’infirmière Elodie Chenal. Le suivi psychologique après une fausse couche, la rééducation périnéale en post-partum ou encore l’éducation sexuelle chez les jeunes filles sont parmi les soins souvent négligés.
Pour Tassadit Manceur, infirmière depuis plus de vingt ans au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) des Laurentides, cette logique productiviste nuit à la qualité des soins : « La rapidité des soins est devenue plus importante que leur qualité. Peu importe qu’une personne soit réellement habilitée ou non à faire un certain type de soin. »
Même les services essentiels sont touchés. Le suivi de grossesse, par exemple, est peu valorisé sur le plan financier. « On reçoit 16 $ pour la première consultation, puis tout le reste, c’est du bénévolat », dénonce la Dre Mottaz. Plusieurs gynécologues préfèrent désormais se consacrer aux cas complexes. Ces coupures dans les soins s’inscrivent dans un problème plus large d’inégalités professionnelles.

Des spécialités moins payées
Les effets de cette crise sont aussi inégaux selon les spécialités médicales. Celles majoritairement féminines, comme la gynécologie et la pédiatrie, sont les moins bien rémunérées. « Les gynécologues sont sous-représentées dans les syndicats et n’ont pas beaucoup d’influence », souligne la Dre Mottaz. Elle évoque même une disparité de rémunération « trois fois moindre » par rapport à certaines spécialités masculines, comme l’orthopédie.
Cette inégalité de traitement se reflète aussi dans la recherche scientifique. Selon Tassadit Manceur, « la science est davantage orientée vers les enjeux reliés aux hommes. » Un biais structurel qui se traduit par un manque de connaissances sur les maladies féminines, et donc par des soins moins adaptés.
Même la santé des soignantes est ignorée. Le sujet de la ménopause, encore tabou, affecte pourtant bon nombre d’infirmières d’expérience, contribuant à leur départ ou à leur mise en retrait, sans soutien approprié.

Des pistes de solution
Certaines professionnelles restent néanmoins optimistes et proposent des pistes concrètes. La Dre Mottaz plaide pour un meilleur accès aux infirmières praticiennes spécialisées, encore trop méconnues. D’autres insistent sur la nécessité d’investir davantage dans la formation continue, le soutien psychosocial, et la revalorisation salariale. « Il faut adapter les formations à chaque milieu spécifique », ajoute Tassadit Manceur.
Mais au-delà des réformes structurelles, une reconnaissance sincère du travail des femmes – comme patientes et comme professionnelles – s’impose.
Un climat de travail éprouvant
La pénurie ne touche pas que les soins : elle affecte aussi la santé mentale des soignant·es. « J’ai vécu un burn-out. Maintenant, je fais attention », explique l’infirmière Elodie Chenal. Beaucoup partagent ce constat : anxiété, épuisement, sentiment d’échec. Certains abandonnent la profession, comme cette collègue de la Dre Karima Fazal, médecin de famille : « Elle a quitté la médecine clinique, car le système l’empêchait de prendre le temps de voir ses patient·es correctement. »
La violence institutionnelle et les contraintes administratives renforcent la pression. Cette forme de violence se traduit par des décisions autoritaires prises sans consultation, une surcharge chronique et un manque de considération pour les réalités du terrain : le quotidien est devenu éprouvant. Bénédicte Vergé-Brian évoque par exemple des collègues épuisées, qui ont fini par démissionner, ont été mises en arrêt de travail ou se sont réorientées vers des postes sans soins directs.
Ce contexte a aussi des répercussions sur les relations interpersonnelles et la qualité des soins. Une infirmière peut se retrouver seule pour gérer plusieurs patientes instables en pleine nuit, sans renfort possible. « La sécurité des patient·es est compromise », avertit le Dr Samuel Belhachemi, urgentologue au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM).
Au bout du compte, ce sont des vies qui se retrouvent en jeu. Et derrière chaque statistique, il y a une femme qui attend, qui souffre, ou qui renonce.



