Au terme d’un parcours migratoire souvent traumatisant, ces enfants immigrants se heurtent à une société dont ils ne connaissent pas les codes. Ayant perdu la communauté de leur pays d’origine, ils doivent s’en remettre entièrement à leurs parents qui sont souvent eux aussi en mode survie. Le système d’éducation manque de ressource pour les préparer convenablement aux bancs d’école. Retards langagiers et académiques s’ensuivent.
L’endroit le plus difficile, c’est le détroit du Darién. The Darién Gap. Entre Panama et la Colombie. C’est une jungle marécageuse où il n’y a pas de routes. Une traversée extrêmement difficile. Si un marcheur se blesse et qu’il n’est plus autonome, il risque d’y rester. Il y a beaucoup de violences sexuelles. Des passants en profitent pour abuser des migrants.
« Il y a des parents qui m’ont déjà raconté qu’il y a des cadavres sur le bord du chemin et enfoncé dans l’eau. Il arrive qu’ils en piétinent en traversant les cours d’eau », raconte Tinh-Nhan Luong, pédiatre à la Clinique pédiatrique transculturelle Maisonneuve-Rosemont et professeure adjointe de clinique à l’Université de Montréal.
Une arrivée en manque d’accompagnement
Une fois sur le territoire québécois, il n’y a pas de trajectoire fixe au niveau médical. Il n’y a pas de marches à suivre clairement établies pour s’assurer des conditions de santé physique et psychologique des plus jeunes. « Souvent, on les attrape, ces enfants immigrants, quand ils viennent au sans-rendez-vous. À cause de leur statut de demandeur d’asile, ils n’ont pas de RAMQ. Ils ne peuvent pas s’inscrire sur la liste d’attente pour avoir un médecin de famille. C’est pour ça qu’on les accepte même si on est des spécialistes », explique la pédiatre.
La Clinique pédiatrique transculturelle Maisonneuve-Rosemont est l’une des cinq cliniques sur l’île de Montréal offrant un service multidisciplinaire s’adaptant à la réalité culturelle et migratoire des patients. Dre Luong en reçoit plusieurs de ces enfants immigrants victimes de syndromes post-traumatiques. Elle souligne que plusieurs jeunes sont référés à la Clinique seulement après plusieurs mois, voire une ou deux années après leur arrivée. « En outre, ce qui est constaté, c’est que plusieurs de ces enfants d’âge préscolaire accusent des retards au niveau linguistique, de la socialisation, de la motricité fine, la capacité de tenir un crayon, de faire des dessins. Un enfant de 5 ans devrait en être capable, mais souvent, ils ont des retards », explique Dre Luong.
Accueil et intégration
Par ailleurs, marcher sur le sol canadien ne correspond pas à la fin du processus migratoire. Au contraire, à leur arrivée, ces parents sont encore dans un état de survie. Ils sont notamment dans la quête de combler leurs besoins de base. Par exemple : Que vont-ils manger ? Où est-ce qu’ils vont dormir ? Pourront-ils travailler ? Seront-ils admis au Canada ?
Il ne s’agit pas d’un cadre idéal pour soutenir l’acquisition du langage et favoriser le développement neuropsychologique d’un enfant. Les parents n’ont pas la tête à raconter des histoires ni à faire des activités pédagogiques pour stimuler le développement de l’enfant.
« C’est sûr que si ces enfants ne sont pas allés à la garderie, que les parents ne les ont pas vraiment stimulés et qu’ils ont passé beaucoup de temps assis devant la télévision ou devant un téléphone, il y a des retards observables quand ils commencent l’école. »
Tinh-Nhan Luong, pédiatre à la Clinique pédiatrique transculturelle Maisonneuve-Rosemont et professeure adjointe de clinique à l’Université de Montréal.
Dre Luong explique que souvent, dans leur pays d’origine, ils avaient toute la famille élargie pour stimuler l’enfant et l’aider dans son développement. « Par exemple, dans la culture haïtienne, les parents ne sont pas aussi enclins à jouer activement avec leurs enfants ou à passer du temps assis pour discuter avec eux. Malgré tout, l’enfant est stimulé par le voisinage, la famille élargie, les cousins, les tantes et les grands-parents, explique-t-elle. Une fois que les parents se retrouvent seuls avec leur enfant ici au Canada, ils peuvent avoir du mal à combler tous ces rôles que la famille élargie et la communauté remplissait dans leur pays d’origine. »

Classes régulières ou classe d’accueil ?
Nathalie Roulez est conseillère pédagogique responsable de l’évaluation des compétences langagières des nouveaux arrivants au Centre de services scolaires de Montréal (CSSDM). « Selon les résultats obtenus, on détermine si la maîtrise du français est suffisante. Si oui, l’enfants est dirigé au régulier. Si non, en classe de francisation. ». L’évaluation principale repose principalement sur les compétences de communication.
« En une seule journée au centre de services, il peut être difficile de déterminer si un enfant présente des troubles plus complexes que de simples difficultés d’apprentissage ou des lacunes au niveau du langage. »
Myriam Desvallons, orthopédagogue dans le réseau scolaire à Montréal.
L’orthopédagogue Myriam Desvallons accompagne les élèves du niveau primaire qui présentent des difficultés d’apprentissage. Elle explique qu’une évaluation psychologique ou psychosociale n’est pas donnée automatiquement. Ces sont les centres de services scolaires qui font ces tests. Ils servent à savoir si le bagage migratoire a causé des séquelles empêchant d’apprendre. « Nous vérifions d’abord si le français est correct, puis nous évaluons sa capacité à suivre. Si c’est le cas, aucun suivi supplémentaire n’est nécessaire. En revanche, s’il présente des caractéristiques particulières, nous effectuons un suivi auprès des services spécialisés. Ces décisions reposent donc entièrement sur les observations des enseignants et des intervenants scolaires », explique Mme Desvallons.
Choc culturel et scolarité
L’entrée à l’école représente souvent un moment de vulnérabilité pour les enfants immigrants. Ce passage peut être particulièrement difficile. Il peut exister un contraste important entre les attentes et les pratiques familiales et celles de l’école. Pouvant entraîner un sentiment de choc pour l’enfant. Ce dernier peut se retrouver désorienté. Ce qui peut parfois se traduire par des problèmes de comportement, faute de préparation adéquate. L’enfant se trouve ainsi confronté à un système d’éducation qui lui est étranger. Une situation que même les parents ne maîtrisent pas toujours. Ce qui complique davantage la préparation de l’enfant à cette transition.
« C’est une fois intégré au système scolaire québécois que les difficultés ressortent. C’est à ce moment qu’on peut déterminer si un enfant aura besoin d’une évaluation psychologique ou bien d’un autre type de service spécialisé », dit l’orthopédagogue. « Il faut vraiment que l’enfant rencontre des difficultés avancées, qu’il éprouve un échec scolaire significatif, voire qu’il présente des problèmes graves, pour qu’il puisse bénéficier d’une évaluation. C’est un obstacle majeur dans l’accès aux diagnostics. »

S’adapter à la réalité des enfants immigrants
Selon la pédiatre Tinh-Nhan Luong, il y a un danger de les évaluer trop tôt. « S’ils sont évalués alors qu’ils ne connaissent pas le système, qu’ils ne connaissent pas la langue et qu’ils ne savent pas comment notre structure fonctionne, ils risquent de sous-performer dans les tests. On risque donc de leur mettre des diagnostics trop précoces », ajoute-t-elle.
Le type d’immigration va également avoir un impact sur l’accompagnement supplémentaire qui sera nécessaire. Il y a des parents qui sont venus s’établir ici pour des raisons professionnelles et qui ont déjà une carrière. L’encadrement à la maison y sera déjà meilleur. Comparativement à l’enfant réfugié dont les parents ont tout laissé dans leur pays d’origine. Les informations sur la situation avant, pendant et après la migration sont des informations essentielles. Les intervenants doivent les avoir afin de mieux encadrer ces élèves.
À l’heure actuelle, note-t-elle, « ça prend du temps pour les écoles. Il faut qu’il y ait quelqu’un pour s’attarder à faire ça. Ça prend quelqu’un qui suit la famille sur le moyen ou long terme. Plus que juste une ou deux rencontres. Ça prend quelqu’un avec qui la famille peut développer une confiance. Avec qui elle va pouvoir s’ouvrir et accepter l’aide du travailleur social. Pour beaucoup de ces familles-là, ils ont vécu dans des contextes de persécution. Alors c’est très difficile pour elles de faire confiance aux institutions ».






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