En 1995, l’astronome et vulgarisateur scientifique américain Carl Sagan encourageait les lecteurs de son livre The Demon-Haunted World à sans-cesse valider l’information qui leur est livrée. Aujourd’hui, l’information à laquelle nous sommes exposés circule et s’incruste dans nos vies à la vitesse fulgurante du Web. Trente ans plus tard, alors que nous sommes bombardés parde la désinformation, comment pouvons-nous appliquer ce judicieux conseil?
En 2009, le New York Times rapportait que l’Américain moyen consommait environ 34 gigaoctets d’information par jour, soit l’équivalent de 100 000 mots, plus de trois fois ce qu’il absorbait en 1989. En 2013, la British Broadcasting Corporation dévoilait qu’un citoyen d’une ville occidentale était exposé à autant d’information en une seule journée qu’une personne du XVe siècle durant toute sa vie.

La désinformation, un mauvais pli venu du Sud?
Selon Patrick Lagacé, animateur au 98.5 FM et chroniqueur dans le quotidien La Presse, « la naissance de l’Internet “grand public” a créé la première grande théorie du complot moderne : le 11 septembre. Ça n’a jamais cessé depuis », dit-il.
Il ajoute que la pensée complotiste observée au Québec et dans le reste du Canada provient de nos voisins du Sud. « Les conspirationnistes québécois recyclent ce qu’ils voient ailleurs, principalement aux États-Unis. Il n’y a que très peu de théories du complot québécoises. On peut dire la même chose de la pensée complotiste canadienne anglaise. Ainsi, on change les démocrates et Biden pour Trudeau et les libéraux. »
Les théories du complot ne sont pas la seule influence socioculturelle que nous importons des États-Unis. « Même si on croit que notre modèle de journalisme est inspiré de celui qui prévaut en Europe, il faut reconnaître qu’il est en fait de plus en plus influencé par ce qui se fait aux États-Unis. On n’a jamais couvert la politique américaine autant que lorsque Donald Trump était au pouvoir. Si on en parle autant que ça, forcément, ça a une influence chez nous », explique Marie-Ève Carignan, professeure au Département de communication de l’Université de Sherbrooke et codirectrice du pôle médias de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation.
L’élection américaine de 2016 aura fait couler beaucoup d’encre au sujet des nouvelles, vraies comme fausses; les années de pandémie aussi, mais le phénomène existait déjà. On peut même retrouver une caricature datant de 1894 où figure le terme Fake news. Donald Trump n’a rien inventé; il l’a cependant catalysé. Durant la présidence du milliardaire, le Washington Post a comptabilisé plus de 30 000 affirmations trompeuses de la part de celui-ci.

Culte du mensonge
Cette tendance à imiter les Américains transpire aussi dans la méfiance envers les médias d’information. En septembre 2023, un sondage révélait que 32 % de la population américaine faisait confiance aux médias. Un rapport publié au printemps 2023 par Mme Carignan et son collègue Marc-François Bernier, de l’Université d’Ottawa, indiquait que 45 % des personnes interrogées croient qu’il arrive « parfois ou souvent que les journalistes contribuent à créer de fausses nouvelles ».
Dans ce même rapport, on apprend que plus de 40 % des répondants estiment que le financement public des médias « incite les journalistes à être moins critiques des gouvernements »; de plus, 71 % des sondés estiment que les journalistes laissent souvent ou parfois leurs préférences politiques influencer la façon dont ils rapportent les nouvelles.
La désinformation à l’ère d’Internet
Les stratégies de financement des grands médias canadiens montrent des failles, alors que des réductions budgétaires, voire des fermetures, se succèdent. Groupe TVA a retranché un tiers de son personnel, Métro Média a cessé ses opérations en août 2023, et Bell Média a annoncé la suppression de 4 800 emplois. L’érosion des sources d’information traditionnelles, encore considérées comme les plus dignes de confiance, est documentée et s’accélère.
Selon Patrimoine Canada, plus de 450 médias d’information avaient cessé leurs opérations entre 2008 et 2022, dont une soixantaine de 2019 à 2022.
En contraste, l’industrie de la désinformation et de la propagande a trouvé un terrain de jeu propice dans la toile quasi infinie des réseaux sociaux. En 2021, des sites créant de fausses nouvelles auraient généré plus de 2,6 milliards de dollars en revenu publicitaires. Pour comparaison, en 2023, le revenu net de Groupe TVA s’élevait à 405 millions de dollars, une somme près de sept fois moindre. Ces revenus dépassent même le PIB d’une vingtaine de pays.
Un nouveau beat journalistique
Ce n’est pas pour rien que certains médias ont décidé de faire du « décryptage » une fonction à part entière de leur service : Les Décrypteurs à Radio-Canada, les articles Décryptage dans La Presse, les équipes de Fact-Checking du Washington Post, ou encore la section Fact-Checks du New York Times, autant d’initiatives visant à démystifier l’actualité à l’ère numérique. Le travail du journaliste est de remettre les pendules à l’heure. Cependant, débusquer les fausses nouvelles n’est pas que l’affaire des journalistes : tout le monde doit participer à la lutte contre la désinformation.
« On avait des projets d’étude concernant la désinformation et le complotisme avant la pandémie qu’on n’arrivait pas à financer. La pandémie nous a fait comprendre qu’on avait vraiment un problème. Ce n’était pas parce que c’étaient de nouvelles théories, c’était la vitesse à laquelle elles se propageaient », révèle la professeure Carignan.
« Le mensonge ne devient vérité que lorsque l’on choisit d’y croire » M. Miyagi dans Karaté Kid
Alors que l’ex-président américain accumule les jours en cour et collectionne les accusations pénales en pleine campagne électorale, que deux guerres font rage dans les médias et que l’intelligence artificielle prend de plus en plus d’ampleur, la sagesse du maître de karaté hollywoodien, tirée du film Karaté Kid, prend tout son sens dans un monde où la réalité semble parfois dépasser la fiction.
Comment combattre un adversaire comme l’ignorance, ou plus insidieux encore, le mensonge? Marie-Ève Carignan insiste sur l’importance d’apprendre la littératie médiatique. Patrick Lagacé est du même avis.
Vaincre la désinformation par l’éducation
Pour leur part, Sylvain Larose et Éric Léger, enseignants au département d’Univers social du Collège de Montréal, proposent d’aller à la source de l’information.
Prenant certaines libertés par rapport au programme d’éducation secondaire afin de rendre l’apprentissage plus concret, ils enseignent l’analyse de reportage. « La principale manière dont un citoyen occidental acquiert son information, c’est le reportage. Enseigner ce qu’est un reportage, c’est amener le réel dans l’école. C’est outiller les élèves à faire face à la vraie vie, à exercer leur jugement face aux nouvelles qu’ils consomment », explique M. Léger, professeur d’histoire et de géographie.
« Je peux enseigner l’histoire des Patriotes et ce qui s’est passé, mais la vraie question, c’est : le jour où toi, tu devras trouver de l’information, seras-tu capable de le faire par toi-même? »
L’esprit critique, un couteau qu’il faut aiguiser
Les enseignants demandent à leurs élèves de cinquième secondaire d’être attentifs à l’information reçue et de se poser quelques questions : « Y a-t-il de la musique qui vient jouer avec mes émotions dans la vidéo que j’écoute? Est-ce qu’on me montre des images d’enfants? Quelle est la source première de cette information? Dans quelle langue a-t-elle été publiée à l’origine? Quels sont les biais du reportage ou du média qui l’a diffusé? Pourrais-je trouver une autre source fiable qui corrobore cette information? », énumère Sylvain Larose.
« S’ils sont capables de regarder une vidéo sur les réseaux sociaux et de s’arrêter pour se demander d’où la personne tire son information, nous avons réussi notre travail », disent-ils.
Éric Léger ajoute : « L’esprit critique, ce n’est pas une clé qui, une fois façonnée, va rentrer dans toutes les serrures; c’est un couteau qu’il faut aiguiser tout le temps. »
Ses mots font écho à ceux de Patrick Lagacé : « S’informer, c’est l’œuvre d’une vie. C’est de l’hygiène, au même titre que se brosser les dents ou se laver : il faut le faire chaque jour. »
La littératie médiatique est donc un rituel à entretenir, des outils à aiguiser sans relâche. Déchiffrer toute l’information à laquelle nous sommes exposés n’est pas une tâche facile, mais elle n’est pas insurmontable. Bernard Pivot, auteur et journaliste décédé récemment, disait que la quantité de livres est inversement proportionnelle à leur qualité. Peut-être cette maxime s’applique-t-elle aussi aux mots.





