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Cannabis au Canada: Un marché à bout de souffle?

Deux mains s'échangeant un joint de cannabis devant un paysage de plans de cannabis dans la nature.
Image de GreenForce Staffing via Unsplash

Si l’un des objectifs de la légalisation du Cannabis était de déplacer l’achat vers le circuit officiel, il est en voie d’être atteint : 72 % des répondants disent s’approvisionner légalement en 2024, contre 37 % en 2019. C’est un basculement majeur des comportements de consommation, confirmé par le Canadian Cannabis Survey 2024. Mais ceci reflète-il un marché à bout de souffle?

Plus largement, des analystes estiment que environ 75 % du marché total a désormais migré vers le légal, laissant ≈25 % à l’illégal. Sur ce plan, le Canada s’approche du résultat espéré par Ottawa : priver le marché noir de son oxygène. Mais cela ne raconte pas l’entière histoire économique. 

Le constat d’Ottawa : ajuster la loi pour la faire respirer

En mars 2024, le gouvernement a reçu le rapport final de l’Examen législatif de la Loi sur le cannabis. Les experts y saluent des progrès (déplacement vers le marché légal, encadrement), mais notent des angles morts : fardeau réglementaire, obstacles pour les petits acteurs, exigences d’infrastructures coûteuses avant même d’obtenir un permis. Ils recommandent de desserrer certaines contraintes, notamment pour les petites entreprises et groupes sous-représentés, afin de restaurer de la concurrence et de l’innovation. 

En clair : socialement, le pari tient; économiquement, il y a quelques « red flags ».

Le Québec, l’élève prudent

Capture d'écran du site officiel de la SQDC. On peu y apercevoir un message faisan la promotion de la livraison le jour même et en 90 minutes.
Capture d’écran du site officiel de la Société Québécoise du Cannabis (SQDC). On peu y apercevoir un message faisant la promotion de la livraison le jour même, un service ayant débuté en 2023. Capture prise le 9 Octobre 2025.

Le Québec a suivi une trajectoire singulière : âge légal fixé à 21 ans, monopole public (SQDC), restrictions strictes sur certains produits. Et, contrairement à d’autres domaines, les résultats québécois sont assez bon: moins de consommation qu’ailleurs, mais de très bonnes retombées budgétaires. En 2024-2025, la SQDC annonce 741,5 M$ de ventes et 118 M$ de profits pour l’état Québécois, avec 148–149 tonnes vendues. Une machine bien huilée, côté finances publiques. 

Sur le plan social, cette prudence a aussi un coût : une partie des consommateurs continue de jongler entre légal et illégal, attirée par des prix plus bas ou des gammes de produits différentes. Les enquêtes fédérales montrent de longue date que le Québec demeure en bas de peloton pour la proportion de consommateurs utilisant le marché légal, reflet d’un cadre plus strict — et d’une culture plus réservée. 

Un marché qui étouffe les producteurs

Intérieur d’une serre industrielle remplie de plants de cannabis sous des lampes de culture, avec une structure métallique et un éclairage blanc.
Intérieur d’une serre industrielle remplie de plants de cannabis sous des lampes de culture, avec une structure métallique et un éclairage blanc.

Si, du point de vue de la santé publique, la légalisation est un succès relatif — consommation stable, éducation accrue, produits mieux contrôlés —, l’économie du cannabis, elle, représente un marché à bout de souffle. Derrière les vitrines propres et les emballages sobres, c’est tout un pan de l’industrie qui chancelle dans un marché à bout de souffle.

Au Canada, la consolidation s’accélère : les faillites se multiplient, les marges s’érodent, et les investisseurs, autrefois euphoriques, fuient un secteur devenu lourdement réglementé et fiscalement asphyxié. Selon Health Canada, plus de 40 % des titulaires de licence fédérale ont cessé leurs activités depuis 2020, incapables de survivre à la surproduction et à la chute des prix. Les géants eux-mêmes — Canopy Growth, Aurora, Tilray — ont perdu plus de 90 % de leur valeur boursière depuis la bulle de 2019. L’euphorie verte s’est transformée en « Hangover » économique.

Les producteurs dénoncent un modèle qui les étrangle par le haut. Entre la taxe d’accise, les prélèvements provinciaux et les coûts de conformité, chaque gramme vendu rapporte souvent davantage à l’État qu’à l’entreprise qui l’a cultivé. Plusieurs acteurs de terrain parlent d’une « course à perte » : impossible de baisser les prix sans rogner sur la qualité, impossible d’investir dans l’innovation sans renflouer les marges. Les coûts d’intrants explosent aussi — emballages réglementaires, matériel de vapotage importé, certification des laboratoires — et chaque hausse se répercute inévitablement sur le consommateur.

Un cercle vicieux

Et c’est là que le cercle se referme : plus les prix du marché légal montent, plus les consommateurs se tournent vers le marché noir. La légalisation a déplacé la demande, mais elle n’a pas éliminé l’illégal ; elle l’a simplement repoussé à la périphérie. Un marché parallèle qui demeure agile, moins cher, et toujours aussi accessible.

Cette tension traverse toutes les provinces, mais elle est particulièrement palpable au Québec. Ici, le modèle public de la SQDC agit comme un pare-feu : il protège la cohérence de la politique de santé publique, mais il protège aussi le gouvernement d’un choc économique que le secteur privé assume ailleurs. Le réseau public absorbe les pertes, encaisse les profits et maintient des prix stables. Pendant ce temps, les producteurs québécois — petits transformateurs, cultivateurs artisanaux — peinent à accéder au marché. Les exigences logistiques et les volumes requis pour approvisionner la SQDC rendent la porte d’entrée presque impraticable pour eux. Dans certains cas, de petits producteurs Québécois sont même forcés de vendre dans d’autres provinces au marché moins réglementé (voir un extrait de radio-canada concernant ce segment).

Un futur insoutenable?

Résultat : le Québec affiche une vitrine impeccable, mais dépend d’une industrie nationale fragilisée. Si les producteurs ferment, l’amont s’effondre ; et si l’amont s’effondre, l’offre légale se contracte, les prix montent, et le marché noir reprend de la vigueur. Le modèle québécois, jusqu’ici solide, n’est pas immunisé contre cette contagion économique.

Ce paradoxe met en lumière la prochaine étape de la légalisation. Le Canada a réussi à normaliser le cannabis sans le banaliser. Maintenant, il doit le rendre viable. Cela signifie simplifier les règles, réduire le coût de conformité des petits acteurs, repenser la fiscalité et encourager les circuits courts entre producteurs et détaillants publics. L’objectif n’est plus d’ouvrir le marché, mais de le maintenir en vie d’un marché qui respire, et non à bout de souffle.

Au fond, la légalisation canadienne a atteint son but social : encadrer, éduquer, responsabiliser. Mais le défi de 2025 est économique : comment faire pour que la vertu ne tue pas la viabilité ? Le consommateur ne choisit pas entre morale et santé publique ; il choisit entre un produit légal à 12 $ et un autre, identique, à 7 $ chez un vendeur non déclaré. Tant que cette équation ne sera pas corrigée, le marché noir aura toujours un avenir — même dans un pays où tout le reste est devenu légal.

Sources / crédits :

Santé Canada, Canadian Cannabis Survey 2024 (résultats et communiqué) ; Rapport final de l’Examen législatif de la Loi sur le cannabis (mars 2024) ; SQDC, résultats 2024-2025 ; Statistique Canada (tendances provinciales) ; analyses récentes de presse et d’industrie 2024–2025. 

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