En intégrant le breakdance à son programme aux Jeux de Paris, le Comité olympique espère séduire une génération qui se détourne des Jeux. Mais pour la communauté montréalaise du break, cette reconnaissance mondiale soulève autant d’enthousiasme que de craintes sur l’avenir de la culture
Une tentative de séduire le jeune public
« Plus personne de la jeunesse ne regarde les Jeux! », lance David Dundas, alias DKC Freeze, figure emblématique du break montréalais. « Ce n’est plus comme dans le temps où c’était un événement qu’on suivait religieusement. Ils espèrent gagner plus de public en y mettant le break, mais ça n’a aucun rapport. »
Entre 2004 et 2020, les Jeux olympiques ont perdu plus de 20 % de leurs auditoires. Pour Guillaume Sirois, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, cette stratégie s’inscrit dans une volonté de rajeunir l’image de l’événement : « Il y a un attrait pour les disciplines plus alternatives. Les JO ont souvent été accusés d’être d’ancienne garde, avec des sports peu connus du grand public. »
L’ajout du breakdance s’inscrit dans la même tendance que le skateboard ou le BMX, introduits pour attirer un public urbain et connecté.
Une culture de rue encadrée par une institution
Si la visibilité internationale plaît à plusieurs danseurs, d’autres s’inquiètent du contrôle qu’impose la machine olympique. « L’affaire qui me dérange un peu, c’est que ce n’est pas nous qui avons décidé d’introduire le break aux Jeux de Paris », explique Irvin St. Louis, alias Dazl, danseur de rue depuis 30 ans. « On est assujetti à un organisme olympique, une machine qui utilise notre connaissance et, une fois cette connaissance acquise, pourrait continuer à fonctionner sans nous. »
Le break est désormais géré par la World Dance Sport Federation (WDSF), une structure éloignée de la culture hip-hop. Peu de b-boys et b-girls s’y reconnaissent. Pour Dazl, la solution passe par la participation : « Il ne faut pas rester grincheux ou frustrés à l’extérieur du mouvement. Il faut des gens de la communauté à l’intérieur de l’organisation, sinon la dégringolade de la danse va arriver très rapidement. »

Quand le sport redéfinit la danse
Pour DKC Freeze, l’esprit du break se perd dans la logique sportive. « Ça ne fit pas avec la culture, ça devient comme de la gymnastique. » Le danseur craint que l’évaluation technique des figures efface l’improvisation et l’expression individuelle, piliers de la discipline.
Guillaume Sirois partage cette analyse : « On peut se demander comment justifier l’introduction d’une danse dans une compétition sportive. Pourquoi ne pas inclure le tango ou la danse contemporaine, qui sont aussi très physiques ? » Le sociologue souligne le choc entre deux cultures : celle du jugement codifié et celle de la liberté artistique. « L’institution a besoin de critères précis, alors qu’évidemment, ce n’est pas ce qui se passe dans la rue. »

Des visions opposées sur l’avenir du break
Cette standardisation inquiète plusieurs acteurs du milieu:
« Ce n’est pas parce que tu gagnes des olympiques que tu es nécessairement le meilleur au monde », rappelle Éric Martel, alias Zig, directeur national de Breaking Canada.
Malgré tout, certains y voient une chance de développement. « Les JO, ce n’est qu’une nouvelle porte d’entrée dans le break », estime Zig. « Peu importe comment tu l’as découvert, on finira toujours par t’amener vers la culture. »
Dazl voit aussi un potentiel économique : « Tout danseur qui commence dans la rue ne veut pas y rester indéfiniment. S’il veut vivre de son art, il doit s’assurer de le rendre payant. »
Même son de cloche pour Alexandre Desroches, alias Sugy : « Il y a tellement de danseurs qui ont investi énormément de temps et d’énergie dans la culture pour des salaires crève-faim. Il est temps qu’ils soient récompensés. »

Une discipline entre art et sport
Avec la décision de Los Angeles de ne pas inclure le break aux Jeux de 2028, l’avenir olympique de la discipline demeure incertain. Mais pour DKC Freeze, l’essence de la danse survivra : « Qu’on ait les olympiques ou pas, on va survivre. Que ça soit commercial ou pas, on va survivre. Le streetdance va survivre. »





