À l’approche des renégociations de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Prévues cette année, la gestion de l’offre revient au premier plan des préoccupations chez les agriculteurs et les producteurs laitiers. Mark Wiseman, nouvel ambassadeur du Canada à Washington, ravive le débat. Qualifiant la gestion de l’offre de « vache sacrée » du secteur agricole. C’est un système qui, selon lui, « protège un groupe établi d’acteurs privilégiés. Freine l’innovation et maintient artificiellement des prix élevés pour les consommateurs canadiens ».
La gestion de l’offre est un système canadien qui régule la production de certains produits agricoles. Tel que le lait, les œufs et la volaille, afin de stabiliser les prix et d’assurer des revenus prévisibles aux producteurs.
Questionné sur le sujet, Simon Delorme, propriétaire de la Ferme Julio de Granby, défend un système qu’il juge mal compris et trop rapidement étiqueté « protectionniste ». Son entreprise compte 130 vaches laitières, et il transforme et distribue lui-même une partie de ses produits. Toutefois il rappelle que les États-Unis imposent eux aussi de fortes barrières commerciales : « Je ne suis pas capable d’envoyer du fromage aux États-Unis… On peut appeler ça une forme de protectionnisme », souligne -t-il. D’après lui, l’ouverture du marché canadien est réelle, même si les contingents d’importation américains ne sont pas toujours pleinement utilisés.
À ses yeux, la gestion de l’offre protège autant les producteurs que les consommateurs en assurant une stabilité des prix. « Le lait est sensiblement au même prix qu’en 2020 ». Il souligne que sans ce système, le Canada serait vulnérable aux fluctuations du marché américain. Un risque illustré par la récente flambée du prix des œufs aux États-Unis.
Contrairement au discours de Mark Wiseman. Il ne croit pas que la gestion de l’offre freine l’innovation. Les quotas ne nous ont jamais freinés. « Ils servent même de levier financier pour investir et mieux structurer l’entreprise ». Souligne le producteur laitier qui mise sur la transformation et la vente direct.
Gestion de l’offre : protection coûteuse ou levier de négociation ?

Philippe Bouchard, maître d’enseignement senior à HEC Montréal, nuance l’idée d’une menace uniforme liée à l’ouverture du marché agricole canadien. « La gestion de l’offre, ça dépend toujours de l’angle sous lequel on l’aborde », explique-t-il. À ses yeux, ce système assure une stabilité des prix et protège les producteurs contre les chocs, « Ici, on n’a pas vu le prix des œufs exploser comme chez nos voisins à cause de la grippe aviaire ».
Cependant, cette protection a un coût. « Les prix sont artificiellement élevés », soutient-il, rappelant que les consommateurs canadiens paient souvent plus cher que les Américains et les Européens. « C’est un coût qu’on paie collectivement à l’épicerie ». Pour sa part, les principaux bénéficiaires du système demeurent les producteurs, dont les marges sont garanties par les quotas.
L’économiste compare la situation à celle des taxis avant l’arrivée d’Uber : « Quand le marché s’ouvre, la valeur des permis s’effondre ». Si la gestion de l’offre devait être affaiblie, le gouvernement pourrait devoir indemniser les producteurs, ce qui représenterait « plusieurs milliards de dollars ».
Sur le plan économique, le professeur de HEC Montréal estime que « les consommateurs seraient gagnants », avec une baisse probable des prix ». Mais il prévient : « La question de la souveraineté alimentaire et des normes demeure entière ».
Les trois piliers des quotas

L’agronome Pascal Thériault résume ainsi le système de quotas : le premier pilier est le contrôle de la production. En limitant la quantité que les producteurs peuvent produire, en fonction des volumes calculés pour correspondre à la demande canadienne. Le deuxième pilier, c’est la garantie d’un prix moyen de vente, établi en tenant compte des coûts de production. « Résultat explique-il : les producteurs les plus efficaces se dégagent de meilleurs revenus tandis que les moins performants en tirent moins ». Le troisième pilier consiste à contrôler les exportations. « La production vise surtout à répondre à notre demande intérieure et le Canada exporte peu. Le système s’appuie sur des tarifs d’importation très élevés – de l’ordre de 250 à 300% – pour maintenir les prix. ».
Dans le cadre les accords de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le Canada autorise l’entrée d’environ 5% de produits laitiers à l’intérieur de contingents, sans tarifs prohibitifs. « Mais ce 5% ce sont autant de volume que nous ne produisons pas ici », explique Pascal Thériault. Autrement dit, ces importations ne créent pas forcément de surplus sur le marché canadien.
Il nuance aussi un point souvent mal compris : « Ce n’est pas parce qu’on permet l’entrée de produits laitiers que ces produits entrent automatiquement ». C’est d’ailleurs, selon lui, une source importante de frustration du côté de Donald Trump. Qui réclame un accès accru au marché canadien.
En somme, malgré les tensions commerciales et la hausse des importations, la gestion de l’offre continue de protéger le marché laitier canadien. Les produits américains qui se retrouvent ici sont surtout destinés à la transformation, et ne se traduisent pas par une « invasion » des tablettes. Il faudra attendre les négociations de l’ACEUM, prévu cette année, pour mesurer les impacts réels sur le secteur.





