Accueil / Société / À la rescousse du chevalier mal-aimé

À la rescousse du chevalier mal-aimé

un chevalier cuivré sorti de l'eau qui est tenu dans les mains d'une personne

Le chevalier cuivré est-il en train de disparaître, parce qu’il est mal-aimé ? Sujet à un « rebranding stratégique » dans le but d’améliorer son image, ce poisson unique est victime de préjugés nuisibles à sa conservation.

Avant même l’annonce du projet d’expansion du Port de Montréal à Contrecœur, le chevalier cuivré a fait l’objet d’un long travail de sensibilisation. M. Alain Branchaud, directeur général à la Société pour la nature et les parcs du Québec, a constamment travaillé pour « transformer l’image du chevalier cuivré ».

Dès le 21 janvier 1998, M. Branchaud et ses collègues choisissent le nom officiel du « chevalier cuivré » pour l’espèce afin d’évoquer ses grandes écailles qui ressemblent à l’armure d’un chevalier. Le jour du changement de son nom concordait stratégiquement avec le jour du 50e anniversaire du drapeau québécois. Cela crée une forme d’appartenance identitaire à l’espèce pour « mettre dans l’idée des symboles associés au fait que c’est un poisson unique au Québec ».

Mais pourquoi dépenser tant d’efforts pour améliorer l’image de ce poisson ?

Les espèces mal-aimées

L’attention du public, les efforts de conservation et la recherche se concentrent sur seulement 0,2 % des espèces animales, alors que la majorité des espèces menacées sont des poissons, des amphibiens, des insectes et des mollusques selon une étude publiée dans le magazine Compass en 2023.

Juliette Dubut est étudiante à la maîtrise en sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal. Dans son mémoire sur le sujet, elle pointe le fait que le soutien du public se porte généralement sur la « mégafaune charismatique », des espèces animales aux caractéristiques physiques attirant naturellement la sympathie. Les autres espèces, ressemblant moins aux humains, sont jugées moins attrayantes. Appelées les « mal-aimées », ces dernières peinent à aller chercher un attachement émotionnel qui aiderait à leur protection.

Cette protection inégale des espèces révèle un système où les facteurs économiques et les biais humains se croisent. Mme Dubut constate que les rares fonds disponibles en conservation sont souvent alloués aux espèces charismatiques, car elles permettent d’obtenir plus facilement du financement et de rentabiliser les efforts de conservation.

« Le chevalier cuivré est une espèce qui est victime de préjugés et de biais humains. » – Juliette Dubut, étudiante à la maîtrise en sciences de l’environnement à l’UQÀM

Pris au piège, le chevalier cuivré devient victime d’un système où l’apparence détermine sa survie et les moyens de protection qu’on pourrait lui accorder. Cette réalité révèle une plus grande problématique : le manque d’intérêt pour la protection des espèces mal-aimées.

Le marketing de conservation

Pour inverser cette tendance, le Projet Rescousse est créé dans le but de sensibiliser le public aux mal-aimés. Le chevalier cuivré est ainsi devenu le symbole d’une campagne publicitaire.

« Si on veut vraiment sauver l’environnement, il va falloir aussi faire du marketing. » – Alain Branchaud, directeur général à la Société pour la nature et les parcs du Québec

En partenariat avec la brasserie artisanale Dieu du Ciel !, le Projet Rescousse devait « donner une image qui va ensuite entraîner l’action » selon M. Branchaud. En achetant une bière « rousse à la rescousse », une partie des fonds s’en allait directement à la préservation des espèces mal-aimées, dont le chevalier cuivré.

Le chevalier cuivré
Le chevalier cuivré, héros des fonds du Fleuve Saint-Laurent. Crédit photo : Projet Rescousse, 2012

Inspirées des techniques de marketing et des arts visuels, ces stratégies de conservation innovantes permettent de soutenir les espèces mal-aimées, décrit Mme Dubut dans son mémoire en 2025.

Une fonction en voie de disparition

Souvent négligées, les espèces mal-aimées jouent un rôle crucial dans le maintien d’un écosystème sain. Aujourd’hui, il ne reste qu’une seule population de chevalier cuivré dans le fleuve Saint-Laurent. Perdre cette espèce pourrait devenir problématique.

« [Le chevalier cuivré] se nourrit presque exclusivement de mollusques […] si tu enlèves des prédateurs importants comme ce poisson-là, c’est sûr que ça pourrait avoir de gros impacts» indique Amélie Papillon, étudiante à la maîtrise à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski.

« Ce n’est pas parce qu’une espèce est rare que son impact sur l’écosystème n’est pas important. » – Amélie Papillon, étudiante à la maîtrise à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski

Mme Papillon explique : « La diversité fonctionnelle, c’est une autre manière d’étudier la biodiversité ». Chaque espèce remplit une fonction précise dans l’écosystème. La disparition d’une espèce peut être compensée temporairement par d’autres remplissant une fonction similaire, mais chaque perte fragilise l’ensemble.

Remédier aux préjugés humains en termes de conservation, c’est assurer la survie des espèces, aimées ou mal-aimées, un geste nécessaire pour la résilience des écosystèmes.

Bibliographie

  1. Albert, C., Luque, G. M. et Courchamp, F. (2018). The twenty most charismatic species. PLOS ONE, 13(7), e0199149.
  2. Blais, S. (2025, 21 octobre). Plan de compensation pour le chevalier cuivré: Le Port de Montréal obtient une autorisation pour le terminal de Contrecœur. La Presse.
  3. Chevalier cuivré. (s. d.). Gouvernement du Québec.
  4. Compass 2022-23 Vol. 8 Issue 1. (2023, 6 février). Issuu.
  5. Dubut, J. (2025, mai). La belle ou la bête : promouvoir les espèces fauniques mal-aimées [essai (document diplômant)].
  6. ÉQUIPE DE RÉTABLISSEMENT DU CHEVALIER CUIVRÉ DU QUÉBEC (2012). Plan de rétablissement du chevalier cuivré (Moxostoma hubbsi) au Québec — 2012-2017, ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, Faune Québec, 55 p.
  7. Glas, Z. (2016, 4 août). Uninteresting, Strange, or Ugly: Protecting non-charismatic species. Purdue Extension Forestry & Natural Resources.

Étiquetté :

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *