Par Mélissa Jean-Baptiste et Thomas Norton
Avec une dizaine de locuteurs partiels, la langue abénakise est menacée d’extinction au Québec. Les personnes capables de la transmettre sont aujourd’hui très peu nombreuses. Plusieurs initiatives de revitalisation ont été mises en place pour la préserver, notamment la construction d’une école primaire à Odanak, la création du conseil des Abénakis d’Odanak et celle de la Maison des savoirs, la première université autochtone de la province. Mais une composante cruciale manque à l’appel : les aînés.
Les « Anciens » sont des sources de savoir au quotidien pour les membres des communautés autochtones du Québec. « Les aînés sont une fenêtre vers un monde qui n’existe plus », affirme Mélissa Mollen Dupuis, réalisatrice et militante pour les droits des autochtones.
La reconstitution des 200 mots effectuée par la linguiste Janet Leila Warne a été possible grâce à l’implication des aînés : Alice Wawanolet, Ambroise O’Bomsawin et Carrie-Eveline Paquette. Ils ont joué un rôle crucial dans la renaissance de la langue, entre autres dans la création de dictionnaires et d’autres ouvrages dans les années 1960 et 1970. C’est la dernière fois que des aînés abénakis ont joué un rôle concret dans la revitalisation de leur langue.
À Odanak, leurs proches sont tous décédés. La linguiste explique que les survivants, privés d’interlocuteurs avec qui pratiquer leur langue natale, ont pris l’habitude de parler le français comme langue seconde.
Minoritaires et isolés, les Gardiens des traditions ont parfois douté de la valeur de leur contribution. Or, un aspect communautaire et rassembleur émerge de cette initiative. Mme Warne raconte qu’y prendre part leur a procuré un sentiment de valorisation, de reconnaissance et de fierté. « Sans le langage, la culture ne peut pas être conservée. L’un ne va pas sans l’autre », indique la linguiste.
M. Daniel Nolett, directeur général et Mme Hélène O’Obamsawin, membre du conseil des Abénakis d’Odanak soulignent qu’en 2026, seulement deux Gardiens des traditions appartiennent encore à la communauté abénaquisai. « La dernière locutrice de première génération, ayant appris la langue à la maison, a été enterrée ici, à Odanak, en 1924 », ajoute M. Nolett.
« Persuadés que les jeunes générations ne s’intéressent plus à leur culture, les Gardiens des traditions sont de plus en plus réticents à partager leurs expériences. » – Mélissa Mollen Dupuis.
Le grand déclin
Les sages étaient autrefois la source principale de transmission du savoir pour les communautés abénakises. Aujourd’hui, les échanges avec les jeunes générations se font plus rares, et ils constatent la disparition progressive de leur rôle au sein de la communauté. Ils se sentent déconnectés d’une culture qui leur était jadis familière.
Philippe Charland, enseignant, spécialiste de langue abénakise à l’Institution Kiuna depuis 2010 et membre de l’Office de la langue abénakise, rapporte que le déclin s’est fait graduellement au début du XXe siècle.
Il déplore que d’autres experts n’ont pas voulu poursuivre le travail entamé par la linguiste Janet Warner. « Pour les chercheurs, Odanak n’est pas assez attrayante sur le plan démographique et géographique », croit M. Charland.
La lumière au bout du tunnel
Avec le déclin progressif des aînés abénakis et des locuteurs de première génération, l’espoir de revoir cette langue refleurir semble mince. Les membres du Conseil des Abénakis d’Odanak entendent toutefois poursuivre leurs efforts.
Pour le spécialiste, il est fâcheux que les Aînés soient tenus à l’écart des projets de revitalisation à l’extérieur d’Odanak, tel que la Maison des Savoirs. « Un projet culturel basé sur le chant ou la danse mérite d’être davantage considéré », estime-t-il.
Une opinion partagée par Madame Hélène O’Bomsawin. Elle rappelle que l’abénakis est une langue imagée et que son apprentissage s’ancre dans la tradition orale. Enseigner le chant et la danse est une approche plus concrète, tout en renforçant les liens intergénérationnels.

Vue du Mont Saint-Hilaire au bord de l’eau. Crédit : Thomas Norton
« J’habite au mont Saint-Hilaire, la montagne qui ressemble à une petite maison. En abénakis, cela s’écrit : N’wigi Wigw8madensisek (wigw8m : maison / maden: montagne/ sis: petit / ek: le lieu) », explique Madame O’Bomsawin.
Depuis le 4 mars 2024, le comité Tolba, dont elle fait partie, travaille à la création d’une école primaire à Odanak. Celle-ci fait valoir que la participation des parents est essentielle à la transmission des savoirs appris.
| Captiver l’attention de la jeunesse autochtone représente l’enjeu principal. À l’ère du numérique, la prédominance de l’anglais complique cette transmission. Selon Mme O’Bomsawin la technologie et l’enseignement de l’abénakis peuvent toutefois « danser ensemble ». Elle se dit prête à le démontrer. |
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École primaire Odanak : La voix des Anciens abénakis




