(Crédit photo: Bérénice Lemarié) Après plusieurs années à s’identifier comme bisexuelle, Juliette s’identifie aujourd’hui comme pansexuelle, laissant la porte ouverte (amoureusement) à toutes identifications de genre
Plus en plus de femmes songent à renier les hommes cis, au profit d’autres modèles de couple et de vie. Fatiguées de toujours devoir les éduquer sur différents enjeux sociaux, ces femmes nomment ce phénomène « la fatigue hétérosexuelle » marquant l’émergence du mouvement misandre en Occident.
Ça fait presque une année entière que Juliette, 25 ans, songe à boycotter tous liens romantiques et sexuels avec des hommes cisgenres, mais cela fait seulement trois mois qu’elle y arrive. Ce sentiment se répand chez les jeunes femmes éprouvant aujourd’hui ce qu’on appelle de la « fatigue hétérosexuelle ».
« J’ai été habituée, depuis toute jeune, à entendre des histoires de relations toxiques avec des hommes hétéros et d’agressions sexuelles. [Et je me dis]: “Mais encore la même chose?” ».
Juliette Grainger
Toujours pareil
Juliette explique que les mêmes schémas patriarcaux se sont recréés dans toutes les relations hétérosexuelles qu’elle a entretenues ou vues.
Alexandra, intervenante au sein de l’association LGBTQ2SIA+ les 3 Sex*, relève depuis plusieurs années une évolution des identités sexuelles chez les femmes fréquentant son organisme.
« Nous observons clairement une augmentation de jeunes femmes qui s’identifient comme bisexuelles, pansexuelles ou queer », explique-t-elle.
En France, l’Institut national d’études démographique (INED) a mené une enquête sur l’évolution de la bisexualité chez les jeunes adultes. Les résultats montrent qu’il y aurait six fois plus de personnes, de 20 à 29 ans, s’identifiant comme bisexuelle en 2023 qu’en 2015. Représentant 14 % des femmes et 4 % des hommes de cette tranche d’âge.
Myriam Daguzan-Bernier, sexologue à la clinique Accès-Sexologie, travaille en relations d’aide et s’intéresse aux enjeux de désir et d’orientation sexuelle.
Elle explique que ces types de violence mentionnés par Juliette sont aussi présents en couple lesbien, mais à plus petite échelle. Selon elle, la montée de ce sentiment de fatigue est due à la fois au mouvement #MeToo, ainsi qu’à la pandémie de COVID-19 – où plusieurs femmes ont eu du mal à passer autant de temps avec leur partenaire.

Plus facile de le dire…
Myriam constate une forme d’écœurement face aux modèles relationnels traditionnels chez ses patientes. « Il y a une espèce de shift pour dire : “Il y a d’autres options, donc je peux me permettre de choisir autre chose.” », note-t-elle.
Pourtant, la tâche reste compliquée pour Juliette. Récemment, elle a rencontré des hommes sur lesquels elle dit avoir eu des crush. Elle y conclut que tu ne choisis pas ton orientation sexuelle, « donc tu ne choisis tellement pas par qui t’es attiré ».
Alexandra constate que certaines femmes se détournent volontairement des hommes. « Souvent, ce détournement est d’abord contextuel avant de devenir idéologique », précise-t-elle. Elle affirme que les relations entre femmes sont perçues comme plus sécuritaires. Qu’il y a un plus grand respect des limites et une plus grande écoute, ainsi qu’une meilleure gestion du consentement dans les couples lesbiens.

Pratiquer la misandrie
Pour trouver un soutien d’une communauté de femmes à l’international, Juliette a décidé de s’associer au mouvement misandre et de s’identifier ainsi. Être misandre ne correspond pas à une haine des hommes pour elle, « mais plutôt à une fatigue de toujours devoir les éduquer sur des enjeux politiques, sociaux, féministes. »
Ce mouvement, observé aujourd’hui de plus en plus en Occident, trouve ses origines en Corée du Sud. Depuis 2010, les femmes membres du mouvement 4B militent pour une vie sans mariage, sans rencontres romantiques ou sexuelles (avec des hommes) et sans enfants. Cette mobilisation est liée, en partie, à la déclinaison du taux de natalité dans le pays, selon Myriam.

En s’associant à ce mouvement, Juliette choisit de s’allier à la cause de ces femmes l’aidant dans son effort de boycott. C’est un moyen pour elle de se mobiliser, de se protéger et d’exprimer sa rage féministe.
Myriam affirme qu’il faut faire attention à ne pas idéaliser la situation des femmes lesbiennes et minimiser l’oppression qu’elles affrontent au quotidien. « Il y a bien des femmes lesbiennes [tannées] de voir des femmes hétéros qui sont comme : « Moi je veux [rencontrer] des filles maintenant » », affirme-t-elle.
Encore aujourd’hui, des femmes se font attaquer lorsqu’elles s’affichent lesbiennes en public. Elle note qu’il ne faut surtout pas négliger les privilèges et l’acceptabilité sociale de l’hétérosexualité.
Alexandra conclut que l’évolution de ce phénomène (rejet amoureux et sexuel des hommes) ne correspond pas nécessairement à l’apparition de nouvelles orientations sexuelles, mais à « une plus grande liberté de nommer et d’explorer le désir, sans obligation de se fixer définitivement. Ce qui change surtout c’est la visibilité et la légitimité accordées à ces identités. »





